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L’univers déjanté de James Kochalka
Qu’il parle de sa propre vie ou d’histoires fantasques issues de son imagination délirante; qu’il dessine au pinceau, à la tablette graphique ou en assemblant des photographies, ses bande-dessinées ont une vitalité peu commune. Gentils fantômes, singes hockeyeurs, champignons bipèdes et cochons cosmonautes, découvrez James Kochalka et sa personnalité inimitable !
Prolifique auteur de bande-dessinée, l’américain James Kochalka est également à l’aise quand il s’agit d’écrire pour les adultes ou les enfants. Depuis octobre 1998 il dessine également American Elf, un journal intime en bande-dessinée où il se sert d’un personnage à l’apparence d’un elfe afin de narrer sa propre vie. Un strip –parfois plus- de quatre cases, chaque jour depuis plus de 13 ans!!
Toujours à la recherche du fantastique dans le quotidien, il semble avoir une approche enfantine de la vie autant que de l’art. Être le chanteur d’un groupe de rock (James Kochalka Superstar) sans formation musicale, peindre des minuscules portraits de chats posant en habits royaux ou composer de la musique à l’aide d’une application GameBoy ne sont que quelques unes des activités dans lesquelles il s’engage avec une énergie presque juvénile. Marié et père de deux garçons, Eli et Oliver, il a peut-être trouvé en eux également des compagnons de jeux.
Il est l’auteur de nombreux livres pour enfants dont les séries Dragon Puncher et Johnny Boo. Dragon Puncher raconte l’histoire d’un énigmatique héros à la figure de chat parti à la recherche d’un dragon à boxer et qui fait la rencontre d’un petit personnage poilu armé de sa cuillère fétiche. La dimension décalée et délirante du scénario est renforcée par des illustrations qui combinent photos et dessin. Johnny Boo est l’histoire d’un petit fantôme et de son ami. Ayant tous deux leur super-pouvoir plus ou moins imaginaire –le « Boo power » de Johnny se résumant à crier « BOO » très fort- ils vivent de nombreuses aventures dont la rencontre avec le monstre crème-glacée n’est que la première.
On ne peut que regretter qu’il n’existe pour l’instant que deux de ces livres en traduction française. Le premier volume de sa bande-dessinée quotidienne, American Elf, et un autre album autobiographique, destiné à un public adulte, Kissers.
Afin de découvrir l’homme et son oeuvre, American Elf, est peut-être le meilleur endroit pour commencer. Accessible gratuitement sur son site internet (en anglais), elle est aussi accompagnée d’un blog où James Kochalka poste régulièrement des nouvelles:
Il a été a dit de vous que vous êtes un auteur de livres pour enfants talentueux sachant instinctivement ce que les enfants aimeront lire. Vous vous présentez également souvent dans American Elf comme un « homme-enfant ».
Je ne me considérerais pas comme un homme-enfant. Je me sens homme à cent pour cent. J’ai juste un sens de l’imagination.
Considérez-vous qu’il y a une frontière entre les mondes de l’enfance et de l’âge adulte ?
Oui. Il faut grandir, et il y a des gains et pertes dans ce processus. Les gains que l’on fait sont de pouvoir personnel. Vous passez d’une sorte d’impuissance à être en état de contrôle, ce qui est un important profit. Mais vous y gagnez de nombreuses responsabilités aussi. Et donc vous devez vous éloigner du monde d’imagination fantastique de l’enfance. Moi, j’ai tenté de retenir autant que possible de ce monde.
Qu’en est-il de la bande-dessinée ? Y a-t-il pour vous des limites à ce que vous pouvez faire quand vous écrivez un livre pour enfant par rapport à un livre pour un public adulte ?
Je ne sais pas si j’ai des règles strictes à ce propos, en-dehors de l’évidence. On ne mettrait pas de contenu fortement sexuel dans une oeuvre pour enfants par exemple.
Peut-on dire que vous suivez les standard de l’industrie aux Etats-Unis alors ?
Je suppose. Mais j’ai l’impression que la majorité des livres pour enfants semblent être conçus en se conformant à une sorte de formule approuvée par l’industrie. Je pense que l’erreur est de rendre les livres pour enfants trop sécurisés. J’aime laisser les miens avoir un peu de mordant. Je traite du même genre de contenu émotionnel dans mes travaux pour enfants que dans ceux pour adultes. Je dirais que mes personnages dans les deux types d’oeuvres subissent une sorte de grand-huit émotionnel. Et c’est à peu près ce à quoi la vie avec moi ressemble. Je peux avoir des changements d’humeurs plutôt violents dans la journée, ce que l’on peut percevoir dans American Elf.
Lorsque vous dessinez American Elf, est-ce que vous pensez aux enfants qui pourraient le lire, particulièrement vos enfants ?
Ma famille ne lit pas American Elf. Il m’arrive de leur en lire un strip de temps à autre mais ils n’y sont pas excessivement intéressés. Ma femme ne le lit pas mais ses collègues de travail si, et il leur arrive de la taquiner à propos de quelque chose qui s’est passé à la maison. Ma famille n’est pas opposée à cette bande-dessinée cela dit ! Je dirais que mes garçons la trouvent modérément intéressante, et je crois qu’ils apprécient que je la fasse. Parfois j’essaie de me rappeler que ce n’est pas vraiment une bande-dessinée à propos d’eux bien qu’ils y apparaissent beaucoup. C’est une bande-dessinée à propos de moi. Après tout c’est mon journal intime, pas le leur. Il y a certains détails personnels à leur sujet sur lesquels je pourrais écrire mais je décide simplement de ne pas le faire, pour leur donner une petite protection paternelle je suppose. J’ai bien assez de choses qui se passent dans ma propre tête et dont je peux parler.
Comment gérez-vous vos deux vies, celle dans la bande-dessinée et l’autre, avec votre famille ?
J’ai une bonne vie. Je dirais que j’ai juste quelques problèmes psychologiques mineurs. (rire) J’ai trouvé un équilibre vraiment agréable entre la vie et l’art ; entre travailler et jouer. Et je suppose que j’ai aussi trouvé un équilibre entre l’enfance et l’âge adulte. Ou tout du moins, mon travail est tourné vers la recherche de cet équilibre.
En fin de compte il s’agit toujours d’équilibre et de tension entre deux choses, que ce soit la vie et la fiction, l’enfance et l’âge adulte, ou les sphères privée et public.
Oui, c’est vrai. Je crois que c’est de là que vient toute la force et l’intérêt dans American Elf. Il y a une tension.
Vous servez-vous de la fiction afin de vous protéger vous-même ainsi que votre famille ?
Je ne parlerais pas de « fiction », mais de « symbolisme ». Je choisis certains moyens symboliques pour dessiner certaines choses qui ne sont pas correctes d’un point de vue factuel, mais je ne dirais pas qu’elle soient fictionnelles non plus. Si je dessine l’un de mes amis sous la forme d’un petit chien, ce n’est pas de la fiction ; c’est une manière de montrer quelque chose à propos de cette personne ou à propos de ma relation à cette personne. Si je dessine quelqu’un sous la forme d’un robot ou d’un « blob », ou lorsque je me représente moi-même et ma femme sous la forme d’elfes, ce n’est pas fictionaliser ; c’est renforcer une certaine vérité émotionnelle.
Est-ce que vous vous servez de ce symbolisme donc, afin de vous protéger vous et votre famille ?
C’est absolument vrai. L’une des raisons pour lesquels j’ai commencé à utiliser l’elfe était un moyen de raconter des histoires sur moi-même. Juste un niveau d’abstraction pour que je puisse le faire ; afin que je ne sois pas gêné au point de ne pas pouvoir dessiner du tout.
Ma famille a maintenant un certain degré de célébrité juste pour la raison qu’ils sont des personnages dans ma bande-dessinée. Parfois des gens que nous ne connaissons pas nous reconnaissent dans la rue, parfois seulement en m’entendant dire le nom de mes garçons. Ou ils ont vu notre photo dans le journal. Donc j’essaie de garder un équilibre. J’ai de multiples responsabilités. Je ressens avoir une responsabilité envers mon art ; de le rendre le meilleur que je peux. Et j’ai une responsabilité envers ma famille ; que mon art n’endommage pas leurs vies d’aucune manière.
Vous avez l’habitude de représenter les personnes qui n’apparaissent qu’une fois dans American Elf sous la forme de « blobs » informes. Est-ce aussi pour les protéger en montrant moins que ce que vous pourriez ?
C’est juste. C’est également symbolique en ce qu’ils sont moins importants pour moi. Ils ne sont juste que l’un des blobs présents dans le vaste monde. D’une manière c’est une façon vraiment arrogante de regarder le reste du monde. (rire) Mais cela aide aussi à les protéger et à me protéger moi-même. Certaines personnnes pourraient potentiellement être très fâchées de se retrouver dans mon travail. Cela n’est pas arrivé heureusement. Mais je suppose que je prends quelques risques rien qu’en dessinant cette bande-dessinée. Ce serait une expérience dévastatrice que d’être attaqué en justice ou quoi que ce soit de cet ordre. J’espère seulement que cela n’arrivera jamais.
Si l’un de mes amis ou connaissances a le moindre problème avec quelque chose que j’ai dessiné, je le retire tout simplement. Ou je le change d’une manière qui le satisfasse. Comme je dis, ce n’est pas une bande-dessinée sur eux mais sur moi. Donc si quelqu’un se retrouve dedans et ne le souhaite pas, je me contente de l’en retirer.
Est-ce que c’est déjà arrivé ?
Oui.
Il y a d’autres histoires où vous vous servez de vous et de votre famille –dont vos deux chats- mais dans un environnement fictif.
C’est vrai, j’ai d’autres histoires. Elles sont basées sur des choses qui nous sont réellement arrivées mais ensuite je les fictionalises bien plus que tout ce que l’on trouve dans American Elf. Mais même mes histoires de fiction ont beaucoup d’éléments et de scènes prises de notre vraie vie.
… je réalise que vous avez déjà répondu à la question suivante…
Posez-là de nouveau ! Peut-être que j’y répondrai différemment. (rire)
… j’avais écrit : « De quelle manière combinez-vous réalité et fiction dans American Elf ?
Je ne cherche pas du tout à fictionaliser dans American Elf. S’il y a la moindre fictionalisation qui se produit c’est uniquement dû à des erreurs de mémoire lorsque je m’assied à ma table pour dessiner le strip du jour. C’est comme dans le cas d’un crime où deux témoins auraient des avis différents sur ce qui s’est passé ou sur les vêtements que quelqu’un portait ou ce à quoi il ressemblait. Ma perspective de comment s’est déroulée une conversation avec l’un de mes amis peut être complètement différente de la sienne. Donc je dessine ma perspective. On pourrait dire que même nos souvenirs sont légèrement fictionalisés.
Il y a eu récemment un strip d’American Elf que vous avez modifié le jour après l’avoir d’abord posté sur votre site. Il s’agissait de quelque chose concernant ce qui doit être un souvenir douloureux de votre enfance. Vous avez modifié le strip afin d’en supprimer la référence.
Cela fait partie de ce que cela signifie quand je dis que c’est une bande-dessinée dangereuse. De beaucoup de manières, la dessiner m’aide grandement dans ma vie, mais c’est également dangereux. Il peut m’arriver de dessiner un strip et de me retrouver brutalement à ressasser toutes sortes de vieux souvenirs d’une manière vraiment dévastatrice pour moi. Cette bande-dessinée m’aide certainement à grandir sur le long terme, mais à court terme elle peut être assez dangereuse émotionnellement pour moi.
Et quant est-il des livres pour enfants ? Peuvent-ils être dangereux aussi ?
Les livres pour enfants sont dangereux d’une autre manière. Ils sont dangereux d’une manière que les enfants aiment. Ils ont une tension qui semble sauvage et hors de contrôle ; qui semble dangereuse. Mais les choses se résolvent à la fin, ou du moins se résolvent suffisamment pour que l’on se sépare du livre en emportant une sensation positive.
Je ne souhaite pas écrire des livres qui blessent les enfants d’aucune manière. (rire) Et je ne sais pas si de tels livres existent. Mais la plupart des auteurs de livres pour enfants semblent travailler avec une grande appréhension que quelque chose qu’ils écrivent puisse d’une manière ou d’une autre offenser quelqu’un. Alors ils essaient de rendre leur livre la chose la plus sûre qu’il leur est possible, ce qui est une terrible erreur car ils se retrouvent avec un livre tellement ennuyeux ! Il faut qu’il y ait un peu de danger dans un livre pour enfant, ou il n’y a rien d’aventureux.
J’ai lu la difficulté que vous avez eu à faire publier Dragon Puncher. (C’était délicat de commercialiser un livre pour enfant parlant de donner des coups de poing.)
J’ai proposé ce livre à de nombreux éditeurs de livres pour enfants et ils l’ont tous adoré, et ils ont tous dit… « On ne pourra jamais vendre ce livre. » (rire) Même Top Shelf, mon principal éditeur, l’a d’abord refusé. Je crois que je leur ai proposé Dragon Puncher et Johnny Boo en même temps et ils m’ont dit qu’ils ne prendraient pas Dragon Puncher mais qu’ils publieraient Johnny Boo. Après avoir passé un ou deux ans à essayer de le vendre à d’autres éditeurs qui m’ont tous dit non, je l’ai ramené à Top Shelf. Ils l’ont relu et dit : « Nous ne savons pas à quoi nous pensions avant mais nous l’adorons maintenant ! » Et ils l’ont publié. (rire)
Il peut parfois sembler dans votre travail qu’il existe une connexion entre être artiste et être enfant. Y voyez-vous un lien ?
Quand vous êtes un enfant et que vous dessinez, vous vous perdez vraiment dans le dessin. Il devient le monde entier pour vous. Et en tant qu’artiste adulte vous devez vraiment être capable de faire la même chose. Vous devez être capable de totalement pénétrer l’espace de l’oeuvre d’art que vous êtes en train de créer et le rendre véritablement réel pour vous quand vous dessinez. Alors que vous êtes dedans et que vous le dessinez, c’est réel ! C’est une compétence que tous les enfants ont; une capacité d’imagination d’entrer complètement dans ce monde imaginaire et y participer d’une manière réelle.
Vous avez laissé vos enfants participer à une séance de dédicaces de vos livres et vous postez parfois leurs dessins sur votre site. Vous arrive-t-il de les considérer comme des artistes au même titre que vous-même ?
J’ai aidé mes enfants à faire leurs propres livres et à les vendre dans des conventions, et à faire des séances de dédicaces, mais ça n’est vraiment que comme jouer. Pour des enfants, c’est comme de monter un stand le long du trottoir et vendre de la limonade. Ils n’ont pas une réelle entreprise, ils ne font que jouer. (rire)
Mes enfants me semblent avoir bien les pieds sur terre. Ils ne semblent pas penser qu’ils sont particulièrement exceptionnels juste parce qu’ils apparaissent dans ma bande-dessinée. Espérons qu’ils n’auront pas de dommages psychologiques. (rire)
Pour l’instant seuls deux de vos livres ont été traduits en français, le premier volume d’American Elf et Kissers. Voudriez-vous en voir plus être traduits ?
Oui. En ce moment je dirais spécialement mes livres pour enfants comme Johnny Boo ou Dragon Puncher car ils sont très différents des autres livres pour enfants qui existent sur le marché. Et les enfants y réagissent vraiment si fortement que je suis sûr que les enfants francophones y seraient sensibles aussi. Je serais vraiment content que mon éditeur français -qui est Ego Comme X et qui a fait le premier volume d’American Elf- en traduise d’autres.
Texte: Matthieu Borter
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